Le déclin de l’empire des poings
Le métier de bagarreur est moins populaire que jamais dans la LNH. François Massicotte analyse la situation.
Gino Odjick, Tony Twist, Mick Vukota, Tie Domi, Chris Nilan, Rob Ray, Georges Laraque, Tiger Williams, etc. Ils sont nombreux ces joueurs de hockey qui étaient employés pour une seule chose : se battre. Il semble bien que la game, en bon québécois, ait changé alors que les équipes de la LNH emploient de moins en moins d’hommes forts.
Il y a de cela une quinzaine d’années, il était fréquent de voir éclater plusieurs bagarres lors d’un même match de hockey. Les hommes forts s’affrontaient en duel à la moindre échauffourée ou à chaque coup bas envers leurs coéquipiers vedettes.
Les décennies 1980 et 1990 ont été l’âge d’or du métier de policier dans la Ligue Nationale de Hockey. Peu nombreuses étaient les équipes qui n’employaient pas, sur un quatrième trio, un gaillard n’ayant pas peur de jeter les gants et de défendre ses coéquipiers plus talentueux.
Payés à un prix très modique, généralement très affables avec leurs coéquipiers et les journalistes, et utilisés moins d’une dizaine de minutes par parties, ces bagarreurs faisaient leur loi sur la glace. Généralement incapables de faire preuve de créativité à l’offensive, ils étaient experts dans l’art du dumping tout en étant craints par les joueurs qui avaient le malheur d’embarquer sur la patinoire en même temps qu’eux.
Il est plus pertinent de parler au passé de cette ère parce que ce métier semble en voie d’extinction dans le circuit Bettman. Depuis le lock-out de la LNH en 2004-05, le jeu a changé et est devenu trop rapide pour ces matamores. On laisse maintenant toute la place aux jeux spectaculaires et les batailles sont de moins en moins nombreuses, malgré le fait qu’elles sont toujours présentes.
La nomination de Brendan Shanahan à titre de préfet de discipline et la mort de quatre anciens fiers-à-bras populaires (Probert, Boogaard, Rypien et Belak), coïncident avec la remise en question de la raison d’être des batailles au hockey. Les experts aux quatre coins de la ligue débattent à savoir si elles devraient être abolies. C’est un débat que les dirigeants suivent avec attention et qui doit donner des sueurs froides à Gary Bettman dans son sommeil. Un débat qui pourrait créer un grand nombre de chroniques ultérieures.
Car aux États-Unis, à part des buts spectaculaires, ce qui fait vendre le hockey ce sont ces brefs duels qui résultent souvent en un combat sanglant et violent.
D’ailleurs, le hockey est le seul sport collectif à accepter les batailles entre joueurs. Le jeu est tellement rapide et se déroule de façon si intense que les hockeyeurs pètent souvent les plombs et deviennent enragés lorsqu’il y a injustice ou lorsque les commentaires d’un offensent l’autre.
Des blessures, des dépressions, des morts
Mais au-delà des dividendes en audimat et en argent que ces situations rapportent à la ligue, la santé des joueurs est en jeu lorsqu’ils se battent à répétition. On a qu’à penser à John Kordic, il y a 20 ans, qui se droguait aux stéroïdes pour être en mesure de gagner ses combats et qui y a laissé sa vie entre deux saisons, un soir d’août 1992. Récemment, on a pu assister à un scénario semblable lorsque Derek Boogaard des Rangers est décédé d’une trop grande dose d’antidouleurs absorbée avec de l’alcool.
Les grands batailleurs de l’histoire de la LNH s’accorderont tous pour dire que leur métier en est un sans pitié. Wade Belak s’est enlevé la vie cet été, lui qui était atteint de dépression et Chris Nilan aurait pu en faire de même s’il ne s’était pas pris en mains, lui qui estime que d’être obligé de gagner tous ses combats devient, à la longue, un véritable boulet à transporter.
Les quelques secondes d’ovation pour le gagnant du duel sont une sorte de drogue pour lui, sa paie. Mais ces secondes sont gagnées durement, au détriment de sa santé et de son égo. Les spectateurs ne sont souvent pas trop conscients de l’effort investi avant la partie durant l’entraînement et après la partie, dans le vestiaire lorsque vient le temps de soigner les bobos.
Plusieurs diront que ces joueurs sont payés des centaines de mille pour manger quelques coups sur le mâche-patate , mais la pression qu’ils ont de gagner chacune de leurs batailles peut affaiblir mentalement son homme.
Prise de conscience tardive
La mort prématurée de joueurs portant l’étiquette d’hommes forts remet en question la légitimité des bagarres dans la LNH. En 1995, les joueurs n’étaient pas conscients que leur métier engendre des dangers pour leur santé et effectuaient leur travail sans se soucier des conséquences à long terme.
Comme c’est le cas dans maints domaines et maintes sphères publiques, il faut attendre la mort de certains individus avant de prendre conscience des risques de certains comportements ou certaines situations. La LNH ne fait pas exception à la règle et commence tout juste à adopter des programmes d’aide aux anciens joueurs qui éprouvent de la difficulté à reprendre leur vie en main.
Faire sa place parmi la crème
De plus en plus de joueurs atteignent les rangs de la LNH. Elle est passée de 6 équipes à 30. De 150 joueurs (généralement la crème de leur métier) elle ouvre maintenant ses portes à plus de 700. Le talent y est maintenant dilué et certains joueurs ayant moins de talent, mais ayant un physique avantageux pour faire mal à l’adversaire arrivent à percer l’alignement.
Difficile de s’illustrer pour de grands et gros gaillards quand leur seul fait d’armes est leur capacité à étendre un adversaire au tapis. Encore plus difficile pour eux d’accepter leur rôle lorsque leurs coéquipiers vedettes occupent tout l’espace des bulletins de nouvelles sportives. Le mieux qu’ils puissent faire est souvent de se poster devant le gardien adverse et d’espérer tomber sur une rondelle perdue devant le filet pour marquer un de leurs rares buts.
C’est la raison pour laquelle les entraîneurs font plus confiance à des joueurs multidimensionnels, capables de compter des buts, de générer de l’attaque, de donner de bons coups d’épaules et de bien se défendre aux poings. Ces power fowards sont prisés par chaque équipe et ce sont eux qui ont remplacé le policier.
Dans une ligue aussi compétitive, il faut avoir des éléments polyvalents et c’est pourquoi on hésite maintenant à donner des contrats à d’unidimensionnels bagarreurs qui passent le plus clair de leur temps au cachot.
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François Massicotte
François Massicotte étudie en journalisme à l'UQÀM. Il est un maniaque de statistiques et de faits sur le hockey ainsi que de connaissances générales sur à peu près tous les sports. Le camp des recrues sera pour lui une bonne façon de faire part de sa passion pour le sport, lui qui en mange à la pelle.

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