Peindre une dynastie
Vous rappelez-vous de la saison 2008-2009 des Canadiens?
Oui, c’est sûr. Après une grosse saison de 104 points pour l’équipe, sa meilleure récolte depuis 1993, on s’attendait à rien de moins que la Coupe. Kovalev allait en compter 40, Komisarek resterait le meilleur défenseur défensif de la Ligue, Higgins remplacerait Koivu au poste de capitaine de l’équipe. Et Tomas Plekanec ne jouerait plus «comme une fillette». En effet, la saison s’annonçait grandiose: un peu partout, on prédisait à l’équipe une place parmi le top 3 de la Conférence de l’Est, voire de la Ligue. Après tout, c’était le centenaire de l’équipe la plus primée de l’histoire du hockey, comment exiger quoi de moins que les plus grands honneurs?
En septembre 2008, Alex Kovalev y allait de cette déclaration, rapportée par Richard Labbé: «Avec le centenaire, c’est sûr que ça va être différent cette année. On espère seulement que les célébrations ne seront pas une distraction pour l’équipe. Je ne pense pas qu’il va y avoir de pression sur nous, de toute façon. Je me souviens que l’an passé, personne ne s’attendait à nous voir en tête du classement.» Pas de pression sur vous? Ouch. De la pression, il y en a eu en masse, finalement, surtout celle de devoir être comparés sans cesse aux meilleurs joueurs du club, ceux qui ont rapporté 24 coupes Stanley à Montréal.
Une chose est sûre, c’est que les joueurs n’ont vraiment pas aussi bien joué que la saison précédente. La remontée spectaculaire contre les Rangers en février 2008 semblait bien loin de nous quand l’équipe luttait contre les médiocres Panthers en fin de saison pour accéder aux séries, perdant 4 matchs de suite et se qualifiant de justesse grâce à quelques buts marqués de plus que l’équipe floridienne. Mais cette saison a aussi été marquée d’autant d’évènements aussi tristes que cocasses. Il y a eu cette erreur mémorable de Ryan O’Byrne, que j’ai eu la chance de voir live. Un spectaculaire brain fart.
Il y a aussi eu ce qu’on nous annonçait dans les médias comme le «jour le plus sombre de l’histoire des Canadiens». En fait, ça nous a surtout confirmé que les Kostitsyn étaient un peu trop sorteux. Certains journalistes nous ont dit qu’il y a anguille sous roche et que cette histoire de relation entre les Kostitsyn, Hamrlik et Pasquale Mangiola, un criminel recherché, n’est que la pointe de l’iceberg. Peut-être en saura-t-on plus un jour…
C’est toutefois l’obsession pour l’histoire du bleu-blanc-rouge qui a pris le plus de place dans cette saison. Hommages sentis, chandails retirés et beaucoup de vieux chandails ont (heureusement?) fait ombrage à cette médiocre saison du Canadien, dévoré tout rond par les Bruins en première ronde des éliminatoires. On retient aussi que l’équipe a probablement brûlé tous les maillots «barber pole» qu’elle a pu se procurer après qu’il ait été porté lors de matchs bourrés de malchance, dont un qui a vu Guillaume Latendresse et Robert Lang se blesser le même soir, ce dernier pour le reste de sa saison (excellente jusque-là).
La glorification du passé des Canadiens lors de sa saison du centenaire relevait d’un procédé de marketing somme toute assez simple: faire fi du produit (plus qu’ordinaire) pour vendre un mythe, une image que l’on se fait de ce produit. L’équipe est mauvaise? Pas grave, on va rappeler aux gens à quel point elle a déjà été dominante et que c’est pour ça qu’il faut la supporter et l’aimer. Et ça a marché: le Centre Bell était plein et les bébelles du centenaire se sont vendues à profusion. C’est, en d’autres mots, ce que disait l’auteur Benoit Melançon dans un article de Jean-Christophe Laurence, l’année dernière: «Actuellement, la meilleure équipe à Montréal est celle du marketing (des Canadiens). Ils ont réussi à imposer l’image glorieuse de jadis, pour nous faire oublier l’équipe ordinaire que nous avons aujourd’hui.» Bien sûr, fût une époque (des années 30 à plus ou moins 1980) où l’on n’avait pas recours à ces stratégies et elles n’étaient jamais nécessaires puisque l’équipe dominait la ligue. La réalité dans la LNH était certes bien différente, le mot «parité» n’étant même concevable alors; il demeure que les joueurs du Tricolore faisaient l’objet d’un culte inégalé dans la population québécoise.
La semaine dernière, j’ai écrit au sujet de l’artiste Brian Jungen, qui fait de l’admiration portée aux sportifs une réflexion sociale grâce à des sculptures façonnées à même des chaussures Nike Air Jordan. D’une façon tout aussi fascinante sinon plus, le peintre Serge Lemoyne mariait habilement l’amour public pour le Canadien des années 1970 à son grand talent de peintre, ce qui a donné pour résultat des œuvres sensationnelles et résolument contemporaines. Son gigantesque «portrait» du gardien Ken Dryden (plus de 2 mètres de haut par 3 mètres et demi de large) est certainement l’œuvre la plus impressionnante de sa série bleu-blanc-rouge qu’il a exécutée tout au long de la dynastie des années 1970 de la Sainte-Flanelle. On reconnaît aisément le cerbère grâce à son célèbre masque, mais le travail de la couleur et les coulures de peinture sont ce qui permet de constater le talent de Lemoyne.

Le gardien et futur député portait un masque peint par le designer Carl Lamb. Photo: Tony Triolo/Sports Illustrated
Animé par une passion vraisemblablement inépuisable, Serge Lemoyne a peint au-delà d’une centaine de ces tableaux et papiers aux couleurs du Canadien en quelques années seulement. Ceux-ci allaient autant de la figuration qu’à l’abstraction la plus totale: alors que certains d’entre eux sont des représentations des joueurs (mais surtout leurs uniformes) vus en plan très rapproché, comme à la télévision, d’autres ne font que reprendre les couleurs du Canadien dans des motifs géométriques, démarche technique en apparence très simple mais réussie et qui rappelle le pouvoir d’évocation de ces trois couleurs.
Cette série a été quelque peu reniée par le milieu de l’art contemporain à l’époque, puisqu’on arguait que le peintre faisait dans la facilité. En effet, on peut se dire que compte tenu de la popularité des Canadiens, un tel travail se mérite un certain capital de sympathie dès le départ. Mais c’est un travail excessivement bien fait, qui propose une démarche réellement originale et qui s’élève au-dessus du banal folklore. La série bleu-blanc-rouge de Lemoyne est devenue une véritable icône du pop-art québécois et son Dryden trône aujourd’hui bien fièrement au Musée des Beaux-Arts de Montréal. Le propre du pop-art étant d’ailleurs de lier les mythes populaires et l’expression artistique, Lemoyne s’inscrivait parfaitement dans cette tendance.
Bien que Serge Lemoyne (décédé en 1998) soit aujourd’hui classé parmi les grands de l’art québécois, on peut dire qu’il est plutôt oublié par le grand public, voire ignoré, malheureusement. Et par le Canadien. On est en voie de se demander pourquoi au cours de la saison de son centenaire l’équipe n’a pas fait un peu de place à tous ces artistes qui lui ont rendu hommage et qui ont contribué à enrichir son mythe. Une de ces œuvres dans les couloirs du Centre Bell, pourquoi pas?
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Martin Blais
Martin Blais est étudiant en journalisme à l'UQAM, il s'intéresse autant au sport qu'au phénomène social qu'il provoque et même s'il n'a pas le meilleur des coups de patin, le hockey est son sport de prédilection. Armé de sa passion pour les médias et la culture, il vous présentera le sports de manières insoupçonnées.






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